Shadow of the Colossus
Je commence mes critiques de jeux vidéo par un emblème, une « bombe ». Je ne prends pas forcément de risque, en fait, parce qu'il est difficile de dire que Shadow of the Colossus est un mauvais jeu, mis à part si on le contemple comme un jeu à proprement parler.
Shadow of the Colossus est une épopée.
Pour (re)mettre le lecteur et le joueur dans le contexte. Vous êtes Wander, un jeune homme possédant une épée magique très puissante et transcendant la réalité – effectivement, elle permet d'affronter des choses qui ne sont pas consistantes, c'est-à-dire des ombres – et vous essayez de ramener à la vie une jeune femme : Mono.
La cinématique d'introduction du jeu nous ramène à la minuscule existence de Wander. Il est vu par un aigle, rendant ainsi le joueur incertain : est-ce lui le héros que je vais incarner ? Puis, il est vu dans une nature immense, tout ce qui se trouve autour de lui est résolument différent, clair et beau à la fois. La marche solitaire qu'il entreprend, chevauchant Agro et tenant le corps sans vie de Mono, paraît dès lors dénuée de sens : on ne sait pas encore qu'il y a un corps sous cette couverture.
C'est la vie qui est chantée, sans cesse, dans l'œuvre de Fumito Ueda.
Lorsque Wander – le joueur – arrive au temple, il contemple le bassin, passerelle entre vous et les dieux – effectivement, c'est ici que la renaissance de Wander s'effectuera, mais c'est ici aussi que les objets viendront à vous. Puis le corps de Mono est posée sur l'autel, devant l'infini décor qui s'offre à vous, et inexorablement, devant ce dernier colosse qui vous attend, qui vous regarde.
Après que les ombres vous ont attaqué, une voix surgit d'un cercle lumineux, juste au dessus de vous : Dormin. L'entité qui vous parle est puissante, merveilleuse. Elle permet à Wander d'exaucer son vœux : Mono doit récupérer son âme, et pour cela, nous devrons vaincre seize colosses, seize créatures solitaires qui errent dans ces contrées immenses et désolées, où vous ne trouverez pas âme qui vive hormis la faune, la flore et les Colosses.
Bien que votre mission soit de tuer, Shadow of the Colossus est une ode à la vie.
Grâce au souhait de Wander, Mono reviendra bel et bien du pays des morts. Sa résurrection est signifiée par cette merveilleuse lumière qui la frappe à chaque instant, lorsque vous revenez. Prenez le temps de rester, là, immobile, devant son corps, ou alors, sur la terrasse, contemplant les montagnes et les forêts, seul. Rien que les chants des oiseaux, rien que les légers hennissements de votre cheval, rien que, finalement, le silence de la nature.
Pour écouter cet orchestre vivant, allez dans des forêts, ou prêt d'un ruisseau. La musique qui tinte à vos oreilles est parfaite, incomparable.
Agro ensuite, qui, malgré une chute effarante, parvient à revenir au temple : la vie est ainsi. Elle s'évertue à mettre au monde l'espoir et les miracles. La survie d'Agro en est la preuve.
Et enfin, bien sûr, les trois naissances de Wander.
La sienne évidemment.
Celle de Dormin, qui utilise le corps mort de Wander pour se réincarner.
La renaissance de Wander, dans le bassin où il a été jeté, et où Mono trouvera un enfant avec de petites cornes.
Mais c'est sans doute le refus de la mort qui est le plus beau message de vie : Wander refuse que Mono parte. Il ne l'enterre pas, ne l'oublie pas. Qui sait depuis combien de temps il chevauche avec ce corps mort ? Qui sait si Dormin acceptera son vœu ? Par cet acte désespéré, Wander signe le plus bel acte de vie qui est celui de refuser la mort d'un autre...
Pourtant, l'hymne à la vie est parsemé d'horreur.
Il ne faut pas oublier que sans l'acte de mort, il n'y aucun acte de vie... ce que tente de faire Wander n'est-il pas contre-nature ?
Au cours de la quête que Wander – mais surtout le joueur – entreprend, nous comprenons que son geste est égoïste. Seul Wander ne comprend pas : nous possédons sa « vie », et à chaque instant, il s'acharne, plus les Colosses passent, plus il devient précis et fort. Il ne cesse de devenir le matériel d'un être qui le contrôle, et il ne fait rien pour aller contre ce destin – funeste et impérialiste.
Les Colosses crient, pleurent, hurlent. Ils se battent contre un puceron, contre quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Certains, même, ne demandent rien : il faudra envoyer une flèche à un immense oiseau pour qu'il se sente attaqué. Il faudra percer les poches d'air d'un autre pour lui grimper dessus – noter que ce Colosse ne fait que se défendre, sans jamais attaquer !
Impitoyablement, le joueur avance, détruit une nature qui n'avait pas besoin de lui. Le virus humain accable le monde des Colosses, un monde qui paraissait si tranquille dans la cinématique d'introduction (voir vidéo)... Et la caméra, elle, ne met jamais vraiment Wander au centre, comme s'il n'était pas vraiment celui que nous incarnons... Oui, car durant vos chevauchées, la caméra se place toujours pour que ce ne soit pas Wander qui soit placé au premier plan mais bel et bien le paysage, le décor... les Colosses eux-mêmes : on est si peu de choses face au monde !
Kow Otani compose la bande son du jeu. Son travail donne des frissons : la musique est apaisante lorsque vous cherchez votre chemin parmi les terres perdues des Colosses. Le moindre son est retranscrit à la perfection. La musique éclate en plusieurs mélodies qui ne nous lassent pas : on reste à contempler, on se repose entre deux Colosses. Et non pas en arrêtant le jeu, ou en faisant une pause café avec un croissant, non, en restant dans une position de contemplatif avec une seule expression en tête : c'est beau (pour la bande son, la dernière vidéo, in the land of happiness, en est un exemple).
Et alors viennent les Colosses – ou plutôt, nous venons sous leur ombre – et la musique accélère, l'orchestre se déchaîne. L'épopée prend forme : nous sommes perdu, seul, comme Ulysse, et nous nous battons contre plus fort que nous.
Et cette quête n'est vouée qu'à la destruction, amenant à la renaissance de Dormin, mais peut-être de quelque chose d'autre. Car autant à chaque Colosse tué votre visage se transforme et des ombres vous surveillent, autant Mono devient de plus en plus belle, de plus en plus lumineuse et parfaite, et les colombes tournent autour d'elle, perturbées uniquement par votre arrivée.
Shadow of the Colossus est un jeu poétique par excellence, où le joueur se retrouve prisonnier d'un destin qu'il n'a jamais réclamé et où cette impuissance arrive à son paroxysme à la fin d'un jeu qui ne m'a, vous l'aurez compris, jamais laissé indifférent.
Cinématique d'introduction de Shadow of the Colossus
Un petit passage de musique littéralement merveilleux
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